MARIE LABARELLE, CRÉATRICE D’HABITS 

(extrait)Isabelle Van Welden*

© janvier 2011                                   

 

En guise d’enseigne, un fil de peinture blanche, comme dévidé d’une bobine, court sur la vitre de la devanture. Fil du tissu, fil de la couture, fil de la pensée aussi, fil des rêves ou fil du temps, il signale le lieu « ouvert à toutes les possibilités » où Marie Labarelle conçoit et réalise des vêtements pour les femmes au gré des cheminements de ses multiples voyages, réels et imaginaires. 

 

L’histoire a commencé avec une jupe oubliée dans le panier à linge. C’est son nom : la Jupe oubliée (dans le panier à linge). Marie Labarelle a observé ses plis, réfléchi à l’esthétique produite par ces froissures fortuites et construit un vêtement à partir de cette proposition du hasard. Et elle a continué. Ainsi les vêtements qu’elle crée depuis bientôt dix ans, manteaux, robes, jupes et pantalons, vestes, gilets, chemisiers et tops, twin-sets et tuniques, prennent-ils forme à partir de recherches sur le pli : ramassé, bouffant, pointu, drapé, coulant… 

Un coupon peut rester pendant un à deux mois sur le canapé de l’atelier, elle le regarde en passant, le retourne, le manipule, teste ses réactions. A un certain moment elle le met contre elle, le jette au-dessus de son épaule, le serre autour de sa taille. Alors elle « entre » véritablement dans le tissu, découvre les possibilités des mouvements naturels de sa matière. C’est à partir de ces mouvements qu’elle va créer des formes. C’est toujours un défi, d’errances en tâtonnements et en rebondissements, et une surprise quand jaillit l’instant de conception, parfois difficile à garder ou à retrouver pour pouvoir l’analyser et le mettre en œuvre. « Quand on cherche, on ne sait pas. Les choix se font dans l’intuition, l’accident. C’est latent, à un moment cela devient évident ». 

Contrairement à de nombreux créateurs qui dessinent une silhouette, cherchent ensuite le tissu qui convient et le découpent selon son contour, elle commence à travailler sur le mannequin de couturière et crée ses vêtements directement en trois dimensions. Au cours de ce processus le tissu est progressivement animé, son âme révélée. Une âme dormante, en réserve, qui se déploiera tout à fait lorsque les vêtements bougeront sur les corps des femmes…

 

Au cours de voyages au Japon et en Indonésie, Marie Labarelle a été prise dans des flux de pensées, de visions, d’émotions qui se sont accordés à ses intuitions et ont abondé ses sources d’inspiration. Dans la collection automne-hiver 2009, intitulée « Sur les pentes du volcan Chimère », les formes et les mouvements de la ligne Straelitzia entrent en coïncidence avec la somptueuse fleur tropicale qui lui donne son nom, tandis que le Manteau Lava, le Manteau Mérapi et la Robe Lava sont directement issus de l’expérience la plus forte de ces voyages, l’expérience volcanique. 

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Des voyages imaginaires inspirent les collections suivantes. Dans « Ma Méharée », au printemps-été 2010, les mouvements de la Jupe, du Chemisier, de la Veste et de la Robe Méharée  partent de la colonne vertébrale, le tissu appuyé aux vertèbres s’impressionnant de leur dessin littéral dont les ondulations évoquent celles de la caravane traversant le désert, tandis que le Tee-shirt drapé et le Twin-set maille, légers et couvrants, s’imaginent portés pendant la marche sous le soleil et le Top Foulard qui laisse le haut du dos et les bras nus, à l’ombre des arbres de l’oasis. 
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A la sortie du désert, trois femmes – où est-ce celle qui avançait dans la lumière et la chaleur écrasantes du désert qui se réincarne par trois fois ? –  apparaissent dans « L’Envol des femmes aux semelles de vent », la collection de l’automne-hiver 2011. L’Aviatrice, l’Oiselle et la Sœur d’Icare ont en commun la fragilité, entendue comme une force dans le programme de cette collection : celle de la légèreté. Alors que la terre, l’eau et le feu parcouraient les collections précédentes, dans celle-ci en effet c’est l’air qui circule. Un Pantalon, un Pull et un Manteau Millie rendent hommage à l’intrépidité de l’aviatrice américaine Amelia Earhart dont Millie était le surnom ; la Jupe, le Chemisier et la Veste Alae appréhendent directement les organes du vol, les ailes, en étudient les profils et les envergures.

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Marie Labarelle considère qu’un vêtement n’est pas tout à fait achevé tant qu’il n’a pas été choisi, attirant selon un ensemble complexe de raisons une femme qui le portera de toute sa personne. C’est pourquoi l’essayage non seulement n’est pas une corvée ni un simple passage obligé, mais véritablement une expérience qui a valeur de preuve. Elle installe le vêtement sur un corps unique, le termine en l’adaptant par des petits points qui l’ajustent, en font un modèle personnalisé. C’est aussi le moment où elle assiste à la transformation de la femme s’habillant. Revêtir prend alors tout son sens. Le vêtement agit sur le corps, il le révèle. Il est aussi révélé par lui et devient alors pleinement habit. « Habiter une fleur »… « Habiter une coquille »… « Se draper d’une membrane d’air »… Les femmes sont invitées, à chaque fois qu’elles revêtiront leur habit, à lire la phrase inscrite sur l’étiquette qui y est cousue. « Dans mon cœur une brassée de fleurs ».  « Entre tissu et peau mon humeur vagabonde ». « S’appuyer sur l’air ». Ainsi chacun est-il doté avant son départ d’une formule, à la fois expression de l’état d’esprit qu’il peut susciter et évocation du début de son histoire depuis que, un an auparavant ou plus, un tissu a été choisi, rapporté à l’atelier et posé sur le canapé...

 

En regardant une peinture aborigène au musée du Quai Branly, Marie Labarelle eut la vision d’une « femme-paysage » portant un vêtement qu’elle habiterait comme un territoire et qui révélerait son corps. Cette vision fondatrice d’un habit habité a orienté l’ensemble de ses créations. Depuis, en un lieu unique où se tissent les fils de sa vie intérieure, de son activité et de son être au monde, elle cherche le mouvement du tissu et façonne ses plis à la rencontre des formes des corps. Ainsi s’exprime la « femme-paysage » : dans la nature un corps habillé, un habit habité. 


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Isabelle Van Welden est née en 1954 à Paris. Sa famille est originaire des Flandres. Se destinant au théâtre, elle s'y consacre pendant plusieurs années tout en étudiant l'histoire. Elle commence à écrire en 1989. Depuis 1994, elle travaille à la Bibliothèque nationale de France. Isabelle Van Welden est auteur de l'ouvrage Le Palais des archives, 2002, éditions Christian Bourgeois


photos: Delphine Graticola, Armelle Bouret, Matthieu Gauchet